A l'occasion de la sortie en salle du
film "Gatsby le Magnifique", Cap'Cinema a organisé un concours de "textes" (ni nouvelles, ni poèmes, n'importe que truc avec des mots faisait l'affaire), sur le thème du romantisme façon Scot F.
Fitzgerald, en moins de 2000 signes.
Bon, faire du romantique en une demi-page, c'est pas évident. C'est pour ça que le texte que j'ai écrit était environ deux fois trop long. Je l'ai épuré et
envoyé au comité de lecture, qui ne l'a pas retenu (ainsi racouri, il n'avait plus aucun intéretr et je ne l'aurais pas retenu moi-même).
Quoi qu'il en soit, voici le texte dans sa version longue :
Charlie le Magnifique
Il n'y avait qu'elle. Elle et son chapeau tout droit sorti des années folles, le croisement entre une méduse et une boule à facettes. Sur n'importe quelle tête,
l'accessoire aurait paru ridicule. Sur la sienne, il se transformait en machine à voyager dans le temps.
Du reste de sa tenue, je ne retiens que la robe couleur argent, dos nu, et le châle émeraude jeté sur ses épaules.
Comme je l'ai dit, il n'y avait qu'elle. Les autres invités se fondaient autour de sa personne en un flou artistique, une masse brouillonne de corps déguisés en
pirates ou en arlequins. Des tâches de couleurs qui ne servaient qu'à souligner sa beauté.
Moi-même, je portais une chemise blanche et un costume emprunté dans l'armoire de mes grands-parents. Avec une cane, un chapeau melon et une paire de moustache
factice, j'espérais passer pour Charlie Chaplin.
Les époques correspondaient parfaitement. Nous étions deux icônes des années vingt perdues dans ce bal costumé peuplé de héros classiques.
J'avais déjà avalé trois cocktails coup sur coup et je commençais à en ressentir les effets foudroyants. Une mains serrée sur ma cane et l'autre transportant une
flûte vide, je m'approchai d'elle. Une impulsion me donna envie de faire tournoyer ma cane, dans une imitation de l'acteur que je singeais, mais un tel geste aurait éborgné au moins trois
cow-boys et aurait ruiné mon approche.
Je me plantai donc à côté d'elle, remuant ma moustache à qui mieux mieux, espérant l'amuser à défaut de l'intéresser. Elle tourna gracieusement sa tête vers moi et
esquissa un sourire. Je pris mon courage à deux mains inspiration et dis :
_ J'ai comme l'impression que nous nous sommes trompé d'époque.
_ Comme beaucoup ici. Est-ce que vous pensez que les chevaliers portaient des montres ?
Ce fut à mon tour de sourire. Vite, trouver une réponse spirituelle.
_ Ils doivent être en avance sur leur temps.
_ En effet.
Son débit de voix avait quelque chose de languide et suranné, comme l'écho d'une époque plus insouciante, où on avait le temps de réfléchir avant de parler. Cela
donnait à son personnage une aura de réalisme dont les autres invités manquaient cruellement. Moi y compris. Je soulevai légèrement mon chapeau et formulai :
_ Charles Spencer Chaplin Junior, pour vous
servir.
_ DaisyBuchanan, se présenta-t-elle dans un
sourire.
Je connaissais son nom – à moins qu'il ne s'agisse d'un personnage de roman ? Il me fallait maintenant décider quel serait mon prochain mouvement. À travers
une fenêtre, je remarquai que le soleil s'apprêtait à disparaître derrière l'horizon. Je proposai mon coude à la demoiselle.
_ Voudriez-vous bien m'accompagner dehors ?
Elle enfila son bras sous le bien et nous fendîmes la foule en nous dirigeant vers le balcon. C'était sur ces quelques mètres carrés que s'entassaient les tous
fumeurs de la fête. Qu'importe, je ne me trouvais déjà plus en France. J'étais à New-York en 1925 et sous mes pieds s'étalaient un tapis d'immeubles écrasés par la perspective. L'astre solaire
disparut mollement, avalé par l'Empire State Building. Daisy et moi nous accoudâmes à la balustrade et échangeâmes nos goût en matière de littérature, de musique et d'art. Le temps filait autour
de nous de manière indécente. À aucun moment nous n'évoquâmes la fête costumée qui nous avait réuni en ce lieu, ni nos connaissances respectives. Il n'existait rien d'autre que nos deux
personnages et notre envie mutuelle de nous découvrir.
Au bout d'un temps qui me sembla un battement de cils, Daisy bâilla et je compris qu'il était temps de partir. Mais un doute me comprima la poitrine. Qu'allait-il
se passer en dehors, lorsque notre jeu de rôle prendrait fin, lorsque la bulle temporelle serait percée ? Aimerait-elle l'homme qui se dissimulait sous Charlot ? Apprécierai-je autant Daisy
lorsque le charme serait rompu ?
Le destin voulut que je n'aie jamais la réponse à cette question. Daisy désira se refaire une beauté au moment de quitter le lieu de la réception. En brave
chevalier servant, je l'attendis devant la porte des toilettes durant un bon quart d'heure, avant de réaliser qu'elle ne s'y trouvait plus. Tel un rêve qui effiloche au réveil, elle s'était
volatilisée.
Je rentrai chez moi penaud, persuadé d'avoir été victime d'un hallucination ou témoin d'un véritable voyage temporel. Puis je réalisai qu'une fois changée, Daisy
aurait très bien pu passer devant mon nez sans que je la reconnaisse.
Je m'étais inquiété de ce qui se serait passé entre nous deux, une fois le charme rompu. Elle n'avait pas voulu prendre le risque et avait plaqué Charlie Chaplin
avant qu'il ne redevienne un homme du XXème siècle.