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Sang d’huître

 

ADEGHINRSTU

Plusieurs fois déjà qu’elle lit cette inscription ces derniers jours, enfin cette suite inintelligible de lettres. La première fois, elles étaient inscrites à la clé sur le trottoir juste devant la porte de son immeuble. La deuxième, elle les avait trouvées sur une feuille coincée derrière l’essuie glace de sa voiture. Et ce soir, là sur son frigo avec les lettres aimantées que son ex collectionnait dans les pizzas. Il ne reste que ces 11 lettres disposées en ordre alphabétique. Elle frissonne, vérifie qu’elle est bien seule dans l’appartement. Elle entend son cœur battre. Rien ne semble avoir bougé. Elle regarde affolée par la fenêtre, hésite, se demande si c’est mieux ou pas de fermer les volets. Elle les ferme. Elle retourne devant son frigo, joue avec les lettres nerveusement, les mélange.

DU ANETH GRIS, écrit-elle sans s’en rendre compte. Ça n’a aucun sens se dit-elle. Elle continue :

SAUTE DRH GIN, encore plus sibyllin. Sans relâche elle remue les lettres, persuadée soudain de trouver la clé du mystère.

SANG D’HUITRE : elle tressaille. «  Sang d’huitre ». Pourquoi cela lui semble-t-il si familier ?

Aude

Après de longues minutes passées à éplucher le moindre recoin de sa mémoire, aucun souvenir ne refait surface. Pourtant, elle en est certaine, cette expression signifie quelque chose pour elle. Et qui ou quoi que soit cette chose, cela ne présage rien de bon. Car il est clair que quelqu’un tente de lui parler, de l’apeurer peut-être. Et ce quelqu’un ne semble reculer devant rien. Surtout, il sait parfaitement où la trouver. Il connaît son immeuble, sa voiture, jusqu’à son appartement dans lequel il n’a pas hésité à pénétrer pour lui délivrer ce nouveau message. « Sang d’huître ». N’est-elle donc plus en sécurité nulle part ?

Que doit-elle faire à présent ? Prévenir les autorités ? Et que leur dirait-elle ? Que sans aucune effraction apparente, quelqu’un se serait introduit chez elle, s’amusant à disposer des lettres en ordre alphabétique sur son frigo. On lui répondrait certainement qu’elle devait avoir l’esprit bien tourmenté en cette soirée pour y déceler un message caché.

Alors quoi ? Fuir ? Impossible. Pas sans savoir. Pas sans percer ce mystère.

A cet instant, un léger grincement se fait entendre dans l’appartement. Puis un second. Et enfin un troisième, à peine étouffé. Le parquet ancien de sa chambre…

« Il est encore là », laisse-t-elle échapper dans un souffle.

Jason

Elle pensait pourtant avoir résolu ce problème il y a neuf ans quand elle l'avait passé à la broyeuse. "Quelle plaie ! ", s'exclama-t-elle, maintenant presque plus furieuse qu'apeurée.

Elle allait donc devoir subir ses attaques de plus en plus violentes le temps qu'il se matérialise pour de bon. Puis, au bout de ces neuf jours, alors qu'il deviendra vulnérable, il lui faudra trouver un nouveau moyen de s'en débarrasser. Enfin, si elle survit jusque là. Lui aussi a ses chances de victoire.

Cette manifestation - elle ne voyait pas comment l'appeler autrement pendant cette phase transitoire - est le fruit de ce qui se passe quand il y a un problème dans une famille de magiciens. Il y a dix huit ans, elle avait fait quelques courses pour sa grand-mère. Quand elle l'avait retrouvée morte le lendemain, étouffée dans son sommeil par ses propres vomissements, elle avait compris qu'elle était probablement responsable de son intoxication alimentaire. Une huître avariée sûrement. A son grand âge, trois cent vingt six ans tout de même, cela lui avait été fatal. Ce qu'elle n'avait  pas anticipé, c'est que son familier, un gros matou grognon, le prendrait personnellement et déclarerait une vendetta contre elle. Il avait à l'époque juré de changer son sang en huîtres. Brrrr !

Elle ne savait pas combien de vies il lui restait, mais ce dont elle était sûre c'est qu'elle devait trouver un nouveau moyen de le tuer avant qu'il ne le fasse. La même méthode ne fonctionne jamais deux fois. Donc cette fois-ci, broyeuses et noyades seront inefficaces. Elle aurait dû prêter un peu plus attention aux histoires de sa grand-mère. Elle aurait peut-être un peu plus d'indications sur ce chat, et la façon de l'éliminer.

Alice

«  Je sais que tu es là! »

Elle dit ça autant pour essayer d’impressionner le menaçant matou que pour se rassurer sur ses propres capacités. Le bruit s’arrête dans la pièce à coté. Elle continue, encouragée par ses propres paroles « Il y a plus d’une manière de tuer un chat. » Elle ouvre un tiroir et en sort un grand couteau. Après tout, les solutions les plus simples sont souvent les meilleures. Elle ouvre la porte du salon en grand.

Rien ne l’attend dans cette pièce. L’impression de vide qui y régnait contraste avec le bruit qu’elle a entendu si peu de temps auparavant. Elle se sent un peu bête, et manque de relâcher sa vigilance. « Il m’attend dans la cuisine » se dit elle. Pointant son couteau devant elle, elle se retourne et entre de nouveau dans la cuisine.

Le spectacle manque de lui faire lâcher son arme. Des dizaines de chats identiques sont dans la pièce, cachant le sol, la table et le dessus des meubles. Tous la regardent fixement. « C’est juste une illusion. Il faut que je me calme. Il est là, parmi tous ses doubles, je dois juste le trouver ». Elle veut lui lancer une autre menace, mais sa bouche pleine l’empêche de parler. Violemment, elle recrache. Une huître avariée tombe au sol, le goût lui reste en bouche. « Ce salopard est doué ».

Et soudain une horrible odeur d’algues pourries et de vase lui saute au nez. Une eau de mer grise et chargée de vase se met à couler à gros bouillon du robinet. L’évier ne tarde pas à déborder, le sol se couvre d’eau, le niveau monte, les chats ne bougent pas. Tout se passe à une telle vitesse qu’elle n’a pas le temps de réagir avant que l’eau lui soit montée au niveau des genoux. « Une illusion ». Il faut qu’elle se calme. Elle ferme les yeux, lâche le couteau qui tombe dans l’eau pour s’enfoncer dans la vase. Elle se concentre. Oublier l’odeur, oublier le goût, elle s’imagine dans un lieu calme ; une plage sur une île du pacifique, loin des chats et loin des huîtres. Sa respiration se calme, son cœur cesse de battre la chamade, et elle ouvre les yeux. Sa cuisine est dans l’état où elle l’a laissé. L’odeur n’y est plus, non plus que le goût d’huître dans sa bouche. Elle a gagné ce round, mais la lutte n’est pas finie. Pourquoi fait il si sombre dans la cuisine ? Elle ne se rappelle pas avoir fermé le rideau. Elle l’ouvre dans un geste de panique.

Le paysage derrière le rideau est aquatique. Son appartement est complètement immergé. La ville derrière la vitre donne l’impression d’une cité engloutie depuis des siècles. L’eau suinte de la fenêtre. « Il est plus décidé que jamais ».

Space freak

Par la fenêtre, elle voit passer une baleine bleue. Elle flotte indolemment entre les immeubles, la queue balayant la chaussée. « Ce n'est pas réel. Ferme ce fichu rideau. » La bête pousse de longs gémissements graves, des plaintes qui semblent lui dire : meuuuuurs...

D'un geste désespéré, elle tire le rideau, qui révèle un nouveau motif coloré : des chats dans diverses positions, en train de taquiner une souris, de dormir, de passer à travers un broyeur ou de se débattre au milieu d'un étang. Elle fait volte face, le souffle court.

En face d'elle, les dizaines de copies la toisent avec ironie. Leurs yeux mi-clos reflètent la brillance malsaine de l'eau qui est censé entourer l'appartement. « Respire. Calme-toi. Réfléchis. » Tout comme les murs de la pièce, leur pelage gris est teinté de vert et de de bleu, dans une coloration sombre et glauque. Voyons, tous, vraiment ?

Elle plisse les yeux. Les chats sont immobiles, tant mieux. « Ah, te voilà ! » Elle a repéré celui qui ne subissait pas l'illusion d'optique. Un chat posé sur le micro-onde, la queue agitée de petits tressautements, l'oeil malsain et le poil légèrement hérissé. D'un pas volontairement mal assuré, elle s'approche de lui, essayant d'avoir l'air complètement paniquée – ce qui n'est pas difficile.

Alors qu'elle n'est plus qu'à un mètre de lui, elle se trahit. Son regard, sans doute. Quoi qu'il en soit, toute l'illusion disparaît, les clones comme l'eau, et le chat se retrouve seul, toute griffes dehors, prêt à lui sauter au visage. L'animal ne tarde pas à effectuer son attaque, mais c'est sans compter la manique qu'elle saisit au dernier moment et qu'elle lui présente comme un bouclier. Le chat plante toutes ses griffes dans le tissu, même ses dents. En une seconde, elle a jeté le tout dans le micro-onde et refermé la porte.

Deux pas en arrière. Le four tremble sur ses quatre pieds, sous le coup de la fureur des attaques de l'animal. Elle est tentée de le mettre en marche, mais elle doit attendre neuf jours avant de le tuer pour la troisième fois.

Bon. Neuf jours sans micro-onde, c'est pas cher payé pour avoir la paix.

Sylvain

 

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Voici tous mes projets actuels, avec leur nature et leur état d'avancement.


 

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Depuis que son père a disparu, Martin note ses rêves sur des blocs notes. Sa vie prend un tournant innatendu lorsqu'il rencontre Sasha, une blonde qui hante ses rêves depuis plusieurs années...

 

La Marche Rouge (polar - fantasy, adulte, suite de Décadence) : premier jet en cours, chapitre 14 sur 14.

Badia et Fahim ont pris des chemins différents. Le devin tente d'oublier ses chimères et a trouvé une retraite dans un Temple perdu dans la montagne. La jeune femme est quant à elle de retour à Twynte, bien décidée à rendre l'organicisme officielle...

 

Celui qui parle (roman ado) : premier jet terminé.

Le 31 décembre 1999 à minuit, la voix a disparu de la surface de la terre. Plus personne ne parle. Sauf Roméo, qui est justement né le 31 décembre 1999 à minuit. Mais ce n'est pas facile d'être Celui qui Parle, dans un monde devenu muet...

 

Les démons de l'East End (recueil de nouvelles policier / fantastique) : 4ème nouvelle en cours de rédaction : 21b Baker Street

Lors de l'été 1890, une horde de démons de l'enfer a déferlé sur Londres. La plupart ont été tués durant la première semaine. Mais les survivants se sont terrés dans l'est de la capitale britanique et commentent à l'occasion des crimes horribles...

 

A corps perdu (Bande dessinée réaliste) : découpage en cours (21 pages découpées sur 54).

Bérénice a un comportement particulier : elle utilise les choses, les gens, les boulots, puis les jette. Mais sa vie change le jour où emménage chez elle un chat qui parle.


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