Partager l'article ! Escapade: Un texte écrit en 30 minutes. Pile poil le genre d'exercice que j'aime faire : commencer une histoire sans savoir où je vais et e ...
Un texte écrit en 30 minutes. Pile poil le genre d'exercice que j'aime faire : commencer une histoire sans savoir où je vais et essayer de retomber sur mes pieds. C'est souvent comme ça que j'ai les idées les plus originales.
On appelle ça roulis ou tangage, mais pour moi, c’est tout la même chose. C’est le même mouvement. Tout tourne, tout se taille. L’univers se balade devant moi dans un défilement de perspectives floues et de formes mal définies. Les couleurs disparaissent, se dissipent, se diluent. Les corps prennent des teintes pastel ou maronnasse. Seuls les sourires restent à peu près blancs, ou à peu près jaunes. Les langues qui roulent dans les bouches des autres me font penser à des poulpes perdus hors de l’eau, cherchant de l’air. Berk ! Il y en a un qui essaie de rentrer dans la mienne. J’ai déjà du mal à garder pour moi tout mes organes, j’ai pas besoin de ceux des autres.
Je déambule au hasard, évitant les obstacles humains ou pas. L’important dans ces cas là, c’est d’anticiper. Mais des fois, il y a des meubles qui vous sautent carrément aux jambes, ou des gens qui vous foncent dessus. Là, par exemple, j’ai failli me manger petite une brune qui a traversé ma trajectoire en courant. Deux secondes après, elle s’est effondrée sur la table basse qui m’avait agressé tout à l’heure.
Je suis dehors. Je m’en rend compte grâce à ma peau. Elle respire mieux. Dehors, ce qui est bien, c’est qu’il y moins d’obstacles et que le chemin est balisé par des différence de bruit. Sur la terrasse, ça tape ; sur le gravier, ça crisse ; sur l’herbe et sur la terre, ça fait rien du tout, juste un petit son mou. Dehors, ce qui est moins bien, c’est qu’on y voit que dalle. D’ailleurs, plus on s’avance et moins on y voit. J’ai de plus en plus de mal à rester sur le gravier et à éviter le gazon. Heureusement qu’il y a la différence de bruit.
Ah, ça re-tape. Je suis peut-être sur la route. Faut que je fasse attention aux voitures, ça peut faire mal. Si je marche tout droit, je vais me retrouver dans le fossé, alors il faut que je fasse un virage à angle droit ; comme ça je pourrai suivre la route. Là aussi, je peux utiliser la différence de bruit.
Je marche durant un certain temps. J’ai vaguement conscience de faire des zigzags. Quand une voiture arrive, je me poste sur place et j'attends qu’elle passe. Jusqu’à présent, ça a marché. A un moment, je me dis que j’ai froid. Tant pis. Et aussi que j’ai soif. Est-ce que j’ai à boire sur moi ? Ah oui, j’ai une bière dans la main, presque pas vide. J’en bois un peu, je vais pouvoir la faire durer. L’autre main, je la mets devant moi. Comme ça je me ferrai pas mal si je tombe. On peut trouver plein de saloperies sur le bord des routes, des bornes, des panneaux de signalisation, des chats morts, peut-être même des poulpes. C’est super dangereux, on se rend pas compte.
On dirait que j’y vois mieux. Il y a des lumières devant moi. Une ville. Je vais pouvoir m’asseoir, parce que j’ai un peu mal aux cannes. Au fait, je peux pas m’asseoir ou je suis ? Ah non, il y a les voitures. Faut que je trouve un banc ou un truc comme ça. Ça se trouve assez bien en ville et c’est pas dangereux.. Je porte la bouteille à mes lèvres, elle est vide. Je crois qu’elle était vide, aussi, les dernières fois que j’ai voulu boire. Pour pas me faire avoir une autre fois, je la jette sur le côté. Pas de son, c’est plutôt de l’herbe ou de la terre.
J’arrive au village. Je le sais parce que je me suis cogné au panneau et que j’y vois maintenant très bien. Mais il y a toujours le roulis, le tangage et le défilement de l’univers. Objectif prioritaire : trouver un banc, ou un truc comme ça. Souvent, les bancs, ils se trouvent sous des abris en verre. Les trucs comme ça, je sais pas. Alors, je cherche un abri en verre. Il y en a un pas loin, qui se dandine sous un réverbère. Je presse le pas pour m’y asseoir avant qu’il ne s’enfuie. Ah, ça fait du bien. C’est plutôt confortable, on se croirait à la maison.
La maison…la maison. Mais j’avais pas une fête ce soir ?
Avril 2005